L'adhésion des jeunes au phénomène des gangs de rue relève d'une quête identitaire.
(Photo: Jacques Pharand)
Les gangs de rue dans la mire
Hypermédiatisé, le phénomène masque d'autres problèmes préoccupants
Affrontements du côté de St-Michel, procès spectaculaire à Montréal-Nord, règlements de compte au centre-ville. Les gangs de rue frappent l'imagination. Mais le phénomène ne se limite pas aux quartiers chauds. Ses impacts se font sentir aussi dans les secteurs résidentiels plus tranquilles. Prostitution, drogue, MTS font partie du lot des dangers qui guettent les ados au détour du chemin de l'école secondaire ou du terrain de jeu.
Un vendredi matin dans une rue résidentielle de la Petite-Patrie, non loin du marché Jean-Talon. Sept jeunes s'apprêtent à partir avec un intervenant de Pact de rue pour un après-midi de parachutisme. «Ce sont de gros consommateurs. Cela va leur faire du bien, ils ont besoin de s'aérer la tête», glisse le coordonnateur de l'organisme, Robert Paris.
Pact de rue dessert un large territoire qui englobe une partie de Mercier-Ouest, Rosemont-La Petite-Patrie, Villeray et Côte-des-Neiges. Des secteurs qui sont loin d'être des nids de criminalité. Tous les jeunes touchés par l'organisme ne font pas partie de gangs de rue, mais le phénomène revient souvent en toile de fond. «Nos neuf travailleurs sociaux créent des liens avec près de 1 200 jeunes de ces quartiers. Et 25 % d'entre eux sont dans une dynamique de gang de rue», mentionne Robert Paris.
Tous les quartiers son touchés
Le problème est plus présent dans certains quartiers, mais tend à s'infiltrer dans les secteurs limitrophes. Règle générale: les zones qui comptent plusieurs écoles secondaires sont plus susceptibles que les autres d'être touchées. C'est le cas de Mercier-Ouest, où de nombreux jeunes sont en transit, et de Villeray, traversé par la rue Jarry, véritable boulevard des étudiants où se retrouvent quatre écoles secondaires.
St-Michel demeure une pépinière pour les gangs de rue. Ce quartier défavorisé et multi-ethnique présente aussi un nombre important de prostituées et de piqueries. La frontière est mince avec Rosemont, un territoire qui recèle des poches importantes de pauvreté sous une apparente tranquillité.
Dans la Petite-Patrie, les gangs des Portugais et des Dominicains qui défrayaient la chronique il y a une dizaine d'années ont disparu du décor, ce qui a contribué à calmer le jeu dans le quartier, mais d'autres problématiques ont fait leur apparition.
De l'autre côté de la voie de chemin de fer, le Plateau Mont-Royal possède aussi son lot de problématiques jeunesse. «À l'école secondaire Jeanne-Mance, plus de la moitié des 800 élèves proviennent de l'extérieur du territoire», note Sabrina Lemeltier, de l'organisme Plein Milieu. Plusieurs d'entre eux vivent des troubles de comportement, des difficultés scolaires, des pratiques sexuelles à risque ainsi que des problématiques reliées à l'affiliation aux gangs de rue.
Dans la mouvance des gangs de rue
«Les jeunes avec lesquels nous sommes en contact ne font pas partie nécessairement de gangs de rue, mais beaucoup s'identifient à leur culture, par la musique, le parler, les vêtements et certaines attitudes», souligne Lansou Adjahi, travailleur de rue qui sillonne l'ouest de la Petite-Patrie et une partie de Villeray.
On parle donc plutôt d'une mouvance que d'une véritable présence établie. «Certains jeunes ont des cousins membres de gangs dans d'autres quartiers, et plusieurs d'entre eux ont un potentiel de passer à des gestes plus radicaux», note l'intervenant.
«On observe une attirance des jeunes ados pour ce courant dans une quête identitaire. Tous les jeunes peuvent être confrontés à la culture de la rue. Souvent, ils se laissent entraînés dans certaines pratiques par méconnaissance. Le défi c'est de leur faire comprendre les conséquences de leurs choix», ajoute Sabrina Lemeltier.
Un malaise plus profond
Le phénomène des gangs de rue est en effet souvent la pointe de l'iceberg d'un malaise plus profond. En tête de ces difficultés, la santé sexuelle des jeunes. Le territoire Petite-Patrie-Villeray se classe dans le trio de tête des 12 territoires de santé publique montréalais pour la présence de plusieurs types d'infections transmissibles sexuellement (ITS), notamment la chlamydiose et la gonorrhée, répandues particulièrement chez les jeunes femmes. Le CSSS Jeanne-Mance, au centre-ville, et le CSSS Lucille-Teasdale, qui englobe une partie de Rosemont, Hochelaga-Maisonneuve et Mercier-Ouest, se disputent la première place pour plusieurs types d'infections.
Une certaine part de responsabilité de ce phénomène relève des gangs de rue, dont les pratiques sexuelles, notamment le proxénétisme et les «gang bang», favoriserait la propagation des ITS. Toutefois, le problème est bien plus large.
«Il y a un sentiment d'invincibilité chez les jeunes d'aujourd'hui. Ils ne se protègent pas», constate Robert Paris. La culture actuelle des ados, très axée sur le sexe, serait responsable d'une perte de précaution dans les pratiques sexuelles, analyse l'intervenant. Et le langage utilisé en matière de prévention ne serait plus adapté au goût du jour. «On montre des images aseptisées qui n'ont rien à voir avec les préoccupations du jeune. Il faut revoir les discours.»
«Certains croient qu'on guérit du VIH. Il y a beaucoup de mythes autour de la sexualité. Certains font preuve d'idéalisme. Ils croient à la fidélité et omettent de se protéger», indique Sabrina Lemeltier.
La consommation est également au cœur du problème. En 2005-2006, les travailleurs de milieu de Jeanne-Mance ont fait de nombreuses interventions liées à la consommation de cannabis mais également d'alcool. La pratique du calage, une activité qui consiste à boire la plus grande quantité d'alcool possible le plus rapidement possible, reste populaire auprès de certains jeunes.
La pauvreté au cœur du problème
Ces jeunes attirés dans la mouvance des gangs de rue ont au moins une chose en commun: «Ils sont pauvres!», lance Lansou Adjahi. La précarité économique et la déscolarisation jouent un rôle central dans la dérive des 15-25 ans. «Dans un quartier de transit comme la Petite-Patrie, les jeunes déménagent souvent. Ceux qui restent sont dans une situation précaire. Ils manquent de bagage intellectuel pour se conscientiser et modifier leurs comportements», de souligner le travailleur de rue.
L'organisme développe divers projets pour sensibiliser les jeunes à risques. Depuis trois ans, des intervenants se rendent dans les écoles secondaires du territoire pour initier les filles du secondaire 1 et 2 aux codes et rituels des gangs de rue afin de leur éviter de tomber dans leurs filets.
L'équipe travaille actuellement avec les jeunes des différents quartiers sur un projet de vidéo-clip autour de la culture hip-hop, largement associée au phénomène des gangs de rue. «Faire appel à leur créativité est un bon moyen pour leur faire prendre conscience de ce qu'ils font», estime Robert Paris.
Santé sexuelle en chiffres
CSSS Taux d'incidence (par 100 000)
Jeanne-Mance (Plateau, Ville-Marie) 155,8
Lucille-Teasdale (Hochelaga-Maisonneuve, Mercier, Rosemont) 146,1
Petite-Patrie-Villeray 127,7
Ahuntsic-Montréal-Nord 122,8
St-Léonard–St-Michel 112,1
Chiffres (2004) pour la chlamydiose, ITS la plus fréquemment déclarée à Montréal.
Source: Direction de la santé publique de Montréal.
(Photo: Jacques Pharand)