Une légende
À treize ans ma décision fut prise : je deviendrais acteur. Pour un ti cul de la ruelle Labrecque c’était un rêve totalement inaccessible. Enfin, c’est ce que mon entourage croyait.
Quelqu’un m’avait même mis en garde. Pour entrer à Radio Canada, il fallait être franc maçon et je serais obligé de marcher sur le crucifix.
Seule ma grand-mère m’encourageait. Elle n’aurait qu’un mot à dire à Jean Gascon dont elle avait changé les couches et il me ferait jouer au Théâtre du Nouveau Monde.
Pour mes jeunes lecteurs (j’espère en avoir), Jean Gascon était l’un des fondateurs de cette troupe de prestige.
Mémére mourut peu de temps après et jamais Jean Gascon ne fut informé que je me destinais à la carrière d’acteur et j’attendis jusqu’en 1989 pour le rencontrer alors que je jouais au Théâtre du Trident à Québec un personnage dans la Cerisaie d'Anton Tchekhov.
Jean jouait le rôle de Firs, un valet octogénaire. La légende, plutôt macabre, voulait que tous les acteurs qui ont joué ce rôle soient morts dans l’année qui suivait.
Je vouais une admiration sans borne à cet homme dont j’avais vu toutes les productions au Théâtre du nouveau monde. Particulièrement son Malade Imaginaire avec Guy Hoffman. Il en avait fait la mise en scène.
Tous les soirs en quittant le Trident, je le raccompagnais à son hôtel et il me racontait des anecdotes de théâtre, me donnait des conseils comme à un débutant
Le soir de la dernière, alors que je l’accompagnais pour la dernière fois, je me décidai enfin : je pris mon courage à deux mains (j’avais peur que Mémére m’ait menti) et devant l’hôtel je dis à Jean :
«Ma grand-mère vous a changé de couche!»
En réalité, je m’attendais à la plus grande déception de ma vie. Il me regarde totalement éberlué et un vaste sourire aux lèvres il me lance :
«Tu es le p’tit fils d’Évelina Duplanti!!!». Imaginez mon bonheur, Mémére ne fabulait pas. Malheureusement Jean nous quitta dans l’année.
La légende avait eu raison de lui. Firs fut son dernier rôle.
(Photo: Archives)
André Montmorency