Notre chroniqueur, André Montmorency.
Montréal, ma ville sur le toit de la planète
Quand j’avais 3 ou 4 ans, il n’y avait pour moi qu’une seule ville au monde: Montréal. Entendons-nous bien, je savais que la Terre était ronde, mais j’imaginais ma ville sur le toit de la planète; un peu comme le mont saint Michel à marée haute. Mais dans mon imaginaire d’enfant, la marée en était une de gazon, montagnes, petites maisons perdues près d’un lac. Je savais aussi qu’il y avait une chute quelque part qui m’appartenait et qui portait mon nom: la chute Montmorency. Un jour forcément, on m’y emmènerait.
Voici un souvenir qui vous fera comprendre à quel point j'aime Montréal. Monsieur Shillings, un vieux garçon que l’on disait riche (certains voisins allaient même jusqu’à prétendre qu’il avait plein d’argent cousu dans ses oreillers; bref un bon parti). C'était notre voisin du dessous, ruelle Labrecque, à deux pas de chez Dupuis frère.
Par un dimanche ensoleillé, ce cher monsieur Shillings se décide enfin à inviter ma tante Yvette, sur qui il avait un œil, à aller faire un tour d’auto à la campagne. Témoin de la grande demande, je jubilais et me faisais déjà des scénarios qui m’emportaient dans la superbe décapotable des années 1940 à travers lianes et champs de blé jusqu'à la chute qui portait mon nom.
Cette auto de collection avait un beau marche-pied et un toit en toile beige sur une armature rutilante faite de bois précieux. Derrière, le coffre s’ouvrait et nous offrait deux places supplémentaires.
Première déception de la journée, même si ma tante avait obtenu de monsieur Shillings le droit de me trimballer comme chaperon, je n’allais pas obtenir celui de m’installer dans la valise et je dus faire le trajet bien tassé entre ma tante et son soupirant.
La première demi-heure de la randonnée fut magique
Le long de la 11, je découvrais des rivières, des ponts, des arbres centenaires, des champs de blé et partout de petites fleurs que je ne connaissais pas. Il y avait donc d’autres plantes que les «Morning Glory» et les tomates que ma grand-mère cultivait dans sa cour.
Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes quand la route se divisa et que la bretelle que nous avions empruntée se retrouvait bordée de maisons à étages, de magasins et surtout d’un très long complexe que ma tante me présenta ainsi :
- Ça c’est l’hôtel Lapointe, un des grands hôtels au monde.
D’abord, je me demandais ce qu’était un hôtel et surtout ce qu’il faisait perdu à la campagne.
Monsieur Shilling m’expliqua que Saint-Jérôme était une grande ville des Laurentides, qu’il y avait dans la région beaucoup de voyageurs, de commerce et qu’une auberge était indispensable.
Mes pleurs mirent ma tante aux abois. Jamais je n’avais pleuré de la sorte, même la fois où je fus transporté d’urgence à Sainte-Justine. Je m'étais déchiré la cuisse sur une bûche de bois mal équarrie qui se trouvait dans les marches de l’escalier de la cave que j’avais emprunté, désobéissant à mémère .
- Je te fais découvrir une grande ville et tout ce que tu trouves à faire, c’est pleurer !
Mes larmes redoublèrent. J’étais complètement effondré. Je ne comprenais plus rien. Je devais repartir à zéro pour comprendre la Terre. Qu’est-ce que c’était que cette nouvelle ville ? Montréal n’était pas la seule ? Et les chutes Montmorency ? J’avais parcouru la moitié de la planète sans même apercevoir les chutes Montmorency. Je finis par me calmer et on me ramena ruelle Labrecque, endormi dans les bras de ma tante.
Je me souviens par contre d’avoir fait un cauchemar: Tel Indiana Jones avant l’heure, je partais à la recherche de mes chutes et je les trouvais enfin érigées en fontaine miniature au milieu des jardins de l’hôtel Lapointe.
Quant à Saint-Jérôme, j’y suis retourné quand j’avais 10 ans et j’ai compris pourquoi j’avais tant braillé!
Qu’est-ce que c’était que cette nouvelle ville ? Montréal n’était pas la seule ? Et les chutes Montmorency ?