Quelques mois avant ma naissance, en se mariant, mes parents sont partis s’installer à Sept-Îles. Si je suis né à Rimouski, c’est qu’il n’y avait pas d’hôpital encore là-bas : la ville était en construction. N’y avait que quelques maisons le long de la baie, les avenues Arnaud, Brochu, Cartier.
Je ne m’en souviens pas, évidemment mais il me semble que ça s’arrêtait au Boulevard Laure.
Comme ça, par ordre alphabétique.
Les avenues sont encore là, dans le même ordre, sauf qu’après le boulevard Laure, l’ordre s’est perdu. Il y a autant de rues en haut, mais plus par ordre alphabétique… Dommage : de quoi se perdre aussi.
J’ai trouvé ces photos tout juste avant de m’envoler vers Sept-Iles. Reconnaîtrais-je les maisons, celle devant laquelle ma mère me tiens devant mon père, ou encore celle-là, devant laquelle je joue avec une brouette dans le champ de boue grise qui a du devenir pelouse, depuis.
J’ai de vagues souvenirs d’oxyde de fer et d’hommes rouges dans les rues de la ville minière. Ce devait être lors d’un autre voyage chez des amis de mes parents. Me souviens d’un monsieur qui riait très fort et d’un autre aussi, très grand et avec les cheveux gris.
Des hommes comme ceux de Mad men, le verre et la cigarette à la main.
La dernière fois que je suis venu à Sept-Îles, c’était en 1986. J’avais trouvé Sept-Îles pauvre, perdue : les mines ne tournaient pas. Toujours les mines.... Quand le cours n’y est pas, quand le prix n’y est pas, tout tombe, sans cesse. Des maisons se vendent pour rien, les roulottes se vident.
1986, c’était l’époque où Élise (http://coupsdetete.com/index.php?id=1) commençait à me gratter le fond du cerveau. J’avais besoin d’une ville du Nord d’où pourraient partir des navettes vers des bases spatiales, vers la Lune. J’avais besoin d’une ville du Nord qui finirait par sentir le stupre et le lucre.
J’ai donné ce rôle à Sept-Îles dans deux de mes romans, en anticipant allègrement son futur : Élise et Zones 5.
Il y a deux semaines, en atterrissant, j’ai su tout de suite que j’avais eu raison. Le stupre et le lucre ne me sont pas tombés dessus, non, mais le Boomtown du Nord, la richesse, les activités des hommes et des femmes, le prix des maisons, des appartements, des maisons mobiles, les langues parlées, entre l’Innu, l’anglais, l’allemand, le chinois et le français, Mustapha qui enseigne au primaire chez les Innus, ou celle-là, cette jeune femme blanche, qui, sur la terrasse d’un bar, s’étonne d’entendre un gars parler Innu parce qu’il n’a pas l’air d’un Innu...
Un blanc qui parlerait Innu, quand même, ça se saurait… Le gars était Innu. A juste l’air d’un blanc.
Le Plan Nord est en action. Ce qui peut encore nous sembler, à nous, naïfs benêts du sud, comme un vague projet Libéral, existe bel et bien. La machine est à « on ». C’est en route, en marche, en action.
Il y a les 250,000$ à payer pour une maison mobile sur un terrain qui ne vous appartiendra même pas. Il y a les 1200$ par mois pour un 3 ½ à Malioténam dans un demi sous-sol. Il y a les avions pour monter ou pour descendre. Oui, il y a les allers et les venues, les fly in fly out, comme ils disent.
Il y a le port où attendent des dizaines d’immenses cargos qui ne remonteront jamais le fleuve parce que trop gros, beaucoup trop gros, et qui partiront loin, loin, loin, chargés de fer et d’autres minerais vers des usines loin, loin, loin, dans les Asie là-bas. Et il y a les pick-ups neufs, il y a les hôtels bourrés, il y a l’odeur, celle du fric, celle de la passe à faire, vite vite avant que ça tombe.
Jusqu’à la prochaine chute des cours?
Peut-être. Oui. Au moins tant que la Chine aura besoin de fer et d’uranium, au moins tant que les Etats-Unis auront besoin d’électricité (La Romaine, n’oubliez pas…).
Le Nord est en marche. Le Nord marche.
Et il marche sans nous, gens du Sud… Il marche tout seul, le Nord.
En fait, si vous voulez savoir où va le Québec, faut aller jeter un œil à Sept-Îles, je vous le dis…
Le Québec s’en va, petits morceaux par petits morceaux, ailleurs.
