Imaginons un papa : Gilles.
Il aime les moteurs, Gilles, et les courses de chars et l’odeur d’huile brûlée. Imaginons qu’il aime se monter des bagnoles de course l’été et des motoneiges de course l’hiver. Imaginons qu’il aime tourner en rond sur des pistes et sur des lacs glacés. Imaginons qu’il rêve de ne faire que de la course dans la vie, mais qu’il n’a malheureusement ni le talent, ni l’argent pour aspirer aux grands honneurs. Imaginons qu’il ait ouvert un petit garage dans une petite ville – disons Berthier, aller –, question de boucler ses fins de mois et d’avoir un lieu pour préparer ses bolides. Imaginons qu’il ait eu un fils avec une belle Joann et imaginons que Jacques – que nous appellerons Coco – soit né à Berthier et que son père soit demeuré un pur nobody.
Coco ne serait donc pas né avec une cuiller en argent dans le nez, il n’aurait pas été élevé dans une belle résidence monégasque, n’aurait pas fréquenté un beau lycée privé en Suisse, n’aurait pas eu de passe-droit en Formule 1 et n’aurait jamais réussi à monter dans une Williams.
À Berthier, Gilles aurait rêvé de laisser son garage à son fils, mais Coco n’aurait pas vraiment eu envie de se salir les mains. Coco aurait rêvé de devenir musicien. Oh, tant qu’il aurait gentiment gratouillé la guitare en famille, on l’aurait louangé et encouragé, mais le jour où il aurait annoncé vouloir étudier la musique, Gilles aurait décrété : mon Coco, démerde-toi. Je te laisse le garage, c’est tout. À prendre ou à laisser. Si t’en veux pas, prends ta guitare pis décrisse.
Admettons maintenant que Coco aurait eu le courage de claquer la porte coulissante du garage…
La vie
On imagine qu’il aurait versé une petite larme en sortant de Berthier, pauvre petit Coco, le pouce en l’air vers la grande ville. Il serait arrivé à Montréal, aurait auditionné au Cégep de Saint-Laurent, et n’aurait probablement même pas été accepté à sa première tentative. Il aurait alors dû se payer des cours privés. Et essayer de nouveau l’année suivante.
En attendant, il aurait fallu qu’il travaille, Coco. Il aurait fallu qu’il lave des voitures, ou encore qu’il fasse la plonge dans un resto minable, qu’il se trouve un appart pas cher et que des colocs acceptent de supporter ses blings blings twings twoings et ses la la la incessants.
Deux ans après, il aurait peut-être été accepté au Cégep en musique. Il aurait eu droit à un peu d’aide, parce qu’alors, il aurait été sur le marché du travail pendant deux ans ou plus et serait donc devenu indépendant de son papa et de sa maman.
Après son DEC, obtenu par miracle et parce qu’on peut supposer qu’il aurait montré beaucoup de détermination, Coco aurait peut-être été accepté à l’université. Il n’aurait probablement pas pu terminer : trop cher, trop dur, pas assez de talent.
Pendant quelques années, il aurait galéré à jouer dans des bars de Montréal en passant le chapeau. Les meilleurs soirs, il aurait ramassé une centaine de dollars et une fois partagée avec les autres musiciens, il serait rentré chez lui avec un gros vingt. Il aurait été content : il aurait pu acheter un peu de café, du pain, des œufs et peut-être même une petite bière, aller. Pas de champagne, ça, c’est sûr.
Comme beaucoup d’autres avant et après lui, il en aurait peut-être eu marre de cette vie, sans avenir et sans espoir. Il se serait alors décidé à reprendre des études, mais pour devenir professeur de musique, cette fois, et ce malgré les quelques milliers de dollars de dette étudiante accumulée au cégep qu’il était sur le point de devoir commencer à rembourser.
Pour adoucir la facture, on peut penser qu’il aurait marché sur son orgueil et qu’il aurait travaillé dans un garage. Il aurait réparé des flats et aurait fait des changements d’huile, il aurait monté des chars sur le lift, et peut-être aurait-il même réussi à changer quelques plaquettes de freins.
Ses amis garagistes se seraient foutus de sa gueule en le traitant d’intellectuel… ou pire : d’artiste! L’insulte!
Sa jeunesse aurait été un peu pourrie à passer son temps à étudier, à répéter – parce que bon, la musique, il y aurait cru un certain temps encore –, et à travailler dans son garage une quinzaine d’heures par semaine. Et tout ça pourquoi? Pour obtenir un certificat en éducation avec 10 000 $ de dettes pour se retrouver sur une liste de suppléance pendant une bonne quinzaine d’années.
Il n’aurait jamais pu vraiment voyager, voir le monde, se cultiver, se faire une idée de l’époque. Il aurait passé sa vie à faire comme les autres, à devenir une marchandise, une matière première, une machine à faire rouler l’économie.
Coco n’aurait probablement jamais été capable d’imaginer mieux.
Des années plus tard, quand il aurait entendu des jeunes dire non à cette vie de merde, où plus rien ne semble compter pour certains que l’obéissance aveugle, que de ramper devant les dictats des économistes du dimanche et de leurs propriétaires, que de circuler quand la police dit de circuler; il aurait peut-être – peut-être – compris ce qui se jouait réellement alors dans les rues.
Et au lieu de dire des conneries de petit parvenu brainwashé, peut-être, peut-être, aurait-lui lui aussi eut envie de taper dans une casserole, le soir, dans son quartier.
Peut-être même qu’il serait allé se faire arrêter dans le métro, dimanche dernier, au lieu de pavaner avec des gros chars à pitounes chromées.
Mais peut-être pas non plus.
Qui peut savoir…
