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Vie d’artistes

(Photo:Eric Carrière)

(Photo:Eric Carrière)

Publié le 5 Juin 2012
Montréal Express
Publié le 5 Juin 2012

Soleil sur Paris et terrasses bondées, je me promène de siestes en lectures, de jambon/beurre en cigarettes qui font rire.

Sujets :
Industrials Workers of the World , Paris , Québec , Jaja

La belle vie, oui. Même pas honte.

Regarder, entendre, écouter, boire, fumer, manger, rire, pleurer, lire et faire sourire un garçon de 11 ans qui ne peut pas se souvenir que je lui parlais déjà à travers la peau du ventre gonflé de sa mère. C’étaient des temps moins heureux, des temps où la tristesse de la mort nous nouait la gorge et nous mouillait les joues. Ces temps sont derrière nous. Il faut vivre.

Depuis la semaine dernière, je revois des amis. Je mange argentin, j’ai fait acte de présence dans un cocktail de réseautage québécois, je bois sur des terrasses et je me la coule douce dans Paris.

Je me sens un peu comme si j’avais déserté le Québec en ces temps de bouleversements extatiques, mais ça va, j’assume.

Rock in Paris

Jeudi, j’ai mangé avec Schultz, le chanteur de Parabellum, à la Table à Jaja.

La Table à Jaja, c’est de la bouffe française de chez française. Jusqu’à l’os – à moelle, excellent d’ailleurs, avec son gros sel et ses croûtons bien secs et encore chauds –, dans un décor rock avec des affiches partout, des Ramones à Iggy Pop en passant par Parabellum. Y’a cette énergie-là qui transpire des murs : un vieil accord de mi bien distordu, à la limite du feedback (ici, on dit larsen). Ça goûte bon et c’est pas cher.

Après mon os à moelle, je me suis régalé d’une tête de veau qui m’a fait penser à ma mère qui n’a jamais cuit de tête de veau. Quand elle était en crisse contre moi, elle m’appelait son grand veau. Jusqu’au jour où, vers 14 ans, je lui ai demandé c’était quoi la mère d’un veau.

Elle m’a lancé son assiette et ne m’a plus jamais appelé comme ça.

Tu me manques, maman, des fois. Aujourd’hui, elle pourrait me traiter de gros bœuf : je ne lui répondrais plus rien.

Pour finir, un crumble (je sais, on dit croustade, je sais, mais faut pas leur en vouloir : sont Français) aux pommes et à la cannelle. J’ai encore pensé à ma mère. Désolé Éric, sa croustade était meilleure que ton crumble

Parlant de crumble, ça me fait penser à une pub de boisson énergisante, tiens. Genre Guru. Trois saveurs : citron vert, myrtille et cranberry. Cranberry, crisse!

Ça vous arracherait la langue d’appeler ça des canneberges? Ou mieux encore, si vous tenez absolument à reconnaître l’origine nord-américaine du fruit : des atocas! Mais on ne se fâchera pas pour ça ce matin…

L’insomniaque

Toujours à Montreuil, pendant qu’on se buvait l’apéro avec Schultz, y’a des gars qui sont venus nous saluer. Schultz m’a présenté. Des éditeurs, eux aussi. Un des gars est parti et est revenu tout de suite avec un livre pour moi : Wobblies et hobos, les Industrials Workers of the World, agitateurs itinérants aux États-Unis 1905 – 1918, de Joyce Kornbluh.

Depuis une semaine, bien du mal à lâcher ce livre. Ça raconte des luttes de travailleurs, à une époque où les propriétaires étaient en train de se partager l’Amérique du Nord. Ces travailleurs non qualifiés, qu’ils soient forestiers, mineurs, agricoles ou d’usines, étaient traités comme des sous merde, probablement encore plus mal que les esclaves qu’ils ont remplacés. Au moins, les esclaves, les propriétaires étaient tenus de les nourrir et de les loger.

Des syndicats sont nés pour protéger ces travailleurs, dont les IWW. Leurs représentants, les wobblies, des militants qui sillonnaient le continent pour organiser les luttes de ces immigrés de fraîche date, de ces noirs, de ces ouvrières du textile, de ces journaliers de l’agriculture, de ces mineurs et de ces bûcherons.

Les propriétaires ont mis leurs milices à leurs trousses et les ont pourchassés, traqués, et éliminé pour la plupart.

Les hobos, eux, c’étaient ces vagabonds du rail que Jack London a si bien décrit dans plusieurs de ses livres. Ils allaient de ville en ville vendre leur force de travail pour dormir ensuite dans des campements sauvages où les règles de l’égalité faisaient loi.

L’ennemi est le même, plus d’un siècle plus tard : c’est celui qui veut s’en mettre toujours plus dans ses grosses poches déjà trop pleines. Il utilise les mêmes méthodes et la même rhétorique pour s’assurer que personne ne puisse venir faire baisser ses gains et ses bénéfices.

Il se sert de la violence des lois qu’il a lui-même fait écrire pour se protéger, tout comme la propagande qu’il dirige par la voix de ses sbires et de ses hérauts.

Pour ça, il est normal de se fâcher.

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