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Le dictateur et son plan

(Photo:Eric Carrière)

(Photo:Eric Carrière)

Publié le 24 Avril 2012
Montréal Express
Publié le 24 Avril 2012

C’était jeudi dernier, lors de l’ouverture du Salon Plan Nord. Jean Charest, dans l’introduction de son discours inaugural, nous a donné un bel exemple de son sens de l’humour inénarrable : « Le Salon du Plan Nord, que nous allons ouvrir aujourd’hui, qui est déjà très populaire : des gens accourent de partout pour entrer… [applaudissements]… C’est une occasion, notamment, pour des chercheurs d’emploi… [applaudissements et ricanements]… alors à ceux qui frappez à notre porte ce matin, on va leur offrir un emploi, [sourire] dans le Nord autant que possible [applaudissements nourris][…] (http://www.youtube.com/watch?v=xcVMe5HLF_Q)

Sujets :
Journal de Québec , gouvernement du Québec , Russie , Salon Plan Nord , Le Mistral de Mont-Joli

Il a bien fait rire ses tinamis présents à l’inauguration du Salon Plan Nord. Notre petit laquais poudré du grand capital, même s’il a par la suite déclaré qu’il avait été cité hors contexte – ce qui, avouons-le, relève du cynisme le plus hilarant, surtout qu’il n’y avait aucun contexte préliminaire à sa déclaration, faite en introduction à une allocution qu’il était le seul à contrôler, et qu’il ne s’agissait aucunement d’une « citation », mais d’une déclaration filmée.

L’allusion au travail dans le « Nord autant que possible » a tout de suite rappelé une pratique, elle aussi bien autoritaire, qui a eu cours, d’abord dans la Russie tsariste puis dans l’URSS stalinienne.

En s’amusant à évoquer une des manières les plus sombres de se débarrasser de ceux qui peuvent avoir l’outrecuidance de remettre sa parole en doute, Charest s’est comporté comme le dernier des dictateurs, tout en nous faisant la démonstration par quatre qu’il est très sérieux dans ce projet qu’il a de nous transformer rien de moins qu’en république de minerai.

Mont-Joli et le Nord

Lundi matin, j’attendais l’heure de ma rencontre avec des étudiants de secondaire 5 de la polyvalente Le Mistral de Mont-Joli. Rien d’autre d’ouvert que le Macdo. La salle est remplie d’hommes dans la cinquantaine. Je ne dépare pas trop avec ma chemise de chasse. Seul mon Mac fait tache : cinq d’entre eux lisent le Journal de Québec sans sourciller, à peine remuent-ils les doigts pour tourner les pages et les maxillaires pour mastiquer leur œuf en sandwich.

Dehors il neige, un 24 avril. Depuis hier, il est tombé près de 20 centimètres, et de l’eau, des tonnes d’eau froide et visqueuse.

Les manifestants pour le Jour de la Terre, hier, ricanaient en disant que c’était la droite qui avait envoyé la neige pour ralentir leurs ardeurs.

Derrière moi, deux des hommes attendent pour partir dans le Nord. Conversation surréelle : jamais entendu un tel ballet de coq à l’âne. De l’impossibilité du logement, là-haut, à la volonté claire des compagnies et du gouvernement de ne pas créer de villes ou de villages qu’ils pourraient devoir un jour fermer et exproprier; de ce Plan Nord où trop d’argent se dépense pour rien, du fils d’untel qui s’est défenestré l’an dernier, en passant par le prix de l’essence et la nièce diabétique qui enseigne la culture physique à Timmins en Ontario.

« Elle, elle nous amenait à la pêche. D’la belle truite, d’la belle truite… Y’avait une source, j’me souviens pas.

Dans l’Nord, y’a du poisson en viarge! Oui, mais pas pour longtemps…

Te souviens-tu d’Yvon, qui restait sur la Lindsay. Dans c’temps-là, c’était mon frère. Y’a travaillé dans l’Nord, lui! C’est Johane qui a hérité de ses affaires. Pis y’avait mon frère Maurice qui prenait de la boisson. On est v’nu l’enterrer. Pis après, la médecine a fait enquête, pis c’est la dépression qui l’a tué.

Maurice en prenait en cachette.

Sa femme a l’poussait à v’nir Lacordaire.

Y’avait son camion avec des échantillons. S’est tout fait voler à Percé.

Mon père est mort en 1975. Pis ma mère restait à la résidence pis est morte 10 ans après.

Après ça, j’ai été faire de la cuisine à Timmins, pis après j’ai lâché ça pour aller sur les drills.

Avant, j’étais chef cuisinier chez les frères.

Dans l’Nord, y’a d’l’argent à faire.

Oui, on attend qu’ils nous appellent.

Mais y’a pas d’logement. On dort dans des roulottes pis y ramènent le monde après les shifts.

Sauf ceux qui sont trop dans l’Nord.

Faut pas trop boire.

Sinon tu ramènes pas une cenne. »

Presqu’un poème, le slam improvisé d’un Klondike, d’un Eldorado. Le rêve endimanché de quelques années de labeur.

Le prisonnier est bien dressé le jour où il rentre sans qu’on le fouette, tous les soirs dans sa niche.

Bientôt, y’aura plus de poisson dans les lacs, seront tous dans les mines…

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