Je me souviens, l’an passé, je m’étais retiré du monde à ce temps-ci de l’année. Il n’y avait pas de manif, pas d’antiémeute, pas de mouvement étudiant, pas de carrés rouges non plus.
Sauf que nous savions tous qu’un jour le mensonge éclaterait.
L’an dernier, c’était les gaz de schiste – où était-ce le Plan Nord? Ou les deux?
Il y avait eu des marches et des manifestations, mais jamais autant que les dizaines et les centaines de milliers de manifestants outrés de cette année, tannés de se faire prendre pour des imbéciles, de se faire materner, de faire rire d’eux. Tannés de cette arrogance malsaine chaque fois qu’un politicien les regarde, parle d’eux, ou prétend négocier : c’est toujours de haut, avec condescendance ou de manière autoritaire.
Je me souviens, je vous avais parlé de mon départ pour Croatan, ce nom qui tient son origine de la disparition soudaine d’une colonie, au milieu du XVIe siècle, alors que des gens auraient probablement quitté la couronne anglaise pour joindre un groupe d’autochtones et s’y fondre au fil des ans. Sur un arbre, un seul mot inscrit : Croatan.
Personne, encore aujourd’hui, ne sait ce qui a pu advenir de ces hommes et de ces femmes.
Dans une certaine mythologie flibustière, ou encore dans des milieux d’autonomes, l’expression « Partir pour Croatan » signifie encore « quitter le monde ».
Dans TAZ, Temporary Autonomous Zones, Hakim Bey en parle comme d’une stratégie d’évitement, comme une manière de ne plus affronter l’État et ses absurdités, l’État et ses débordements, l’État et son contrôle.
Fuir, quitter, sortir.
Dans mon roman Zones 5, j’ai poussé l’idée et fait dire à mon personnage narrateur, Jappy, qu’il était devenu impossible de faire la révolution : la rhétorique gouvernementale, la logique néo-capitaliste et les rapports de force étaient devenus trop importants pour qu’on s’y perde en combats perdus d’avance. Il fallait quitter le monde, partir pour Croatan, mettre au monde une pratique de la disparition.
L’an dernier, je me suis sorti du monde pendant plus d’un mois. Cette année, je n’ai eu que trois jours. On se crée ses propres départs…
Dans TAZ, la lettre la plus importante est selon moi le «T». Temporary. Temporaire. Rien ne peut durer.
En écrivant cela, je pense au gouvernement Charest, tiens. Deux jours d’apparente bonne foi, une manipulation odieuse pour faire signer n’importe quoi aux porte-parole des étudiants, une crosse machiavélique pour en finir avec un conflit qui les a bien servi, quand même : depuis des mois, presque plus rien dans l’opinion publique sur la corruption, sur la grande escroquerie du Nord. Non, dans l’opinion publique, aujourd’hui, tout le monde, au sein même des familles et des groupes d’amis, tout le monde parle du conflit étudiant. Grève, boycott, violence, casseurs, juste part et enfants rois…
Une litanie indigeste qui alimente les tribunes de tous ses sophismes, de tous ses exemples de démagogie les plus malsains.
Quand je pense à Croatan, je pense aussi aux étudiants et je suis avec eux. Combattez, combattez, ne vous laissez plus faire. Y’en a marre!
Moi : partir.
Mais pour aller où?
Ne me dites pas que la France est redevenue socialiste. J’y vais bientôt et je pressens que pas grand-chose n’aura changé. On y entendra les mêmes mauvaises blagues capitalistes, on y assistera aux mêmes raccourcis rhétoriques, et on y constatera les mêmes calomnies et les mêmes logiques au pouvoir.
Comme le disaient les premiers anarchistes : nous ne devrions jamais confier notre pouvoir à d’autres. Je sais, c’est la base de la démocratie.
Est-ce ça, confirmer ses choix?
J’étais dans les bois ce weekend. Pendant la nuit, une horde de coyotes a encerclé notre campement.
C’était nettement moins effrayant que s’il s’était agi d’une meute de flics casqués.
Il n’y a pas pire prédateur pour l’homme que l’homme lui-même, surtout lorsqu’il est paddé et armé d’une matraque et de gaz et de bombes et de balles en caoutchouc...
La grève étudiante, quoiqu’il arrive, est et sera un des plus beaux moments que le Québec aura vécu.
Elle permet de voir les dirigeants sous leur vrai jour.
Elle permet de voir notre jeunesse sous son vrai jour.
Merci.
Ce matin il pleut et j’ai envie d’écrire.
