Avez-vous vu cette vidéo avec des artistes qui appuient les étudiants pour bloquer la hausse des frais de scolarité? Le message est clair et louable, mais n'en reste pas moins que la manière, la forme est d'une nullité absolue.
Airs ternes et tons graves, voire tragiques, tristesse infinie, petite musique de film d'horreur, mauvais éclairage et gros yeux exorbités, textes cachés près de la caméra : tout dans la forme de ce message irrite et donne mal au foie.
Encore une fois, le message est louable, mais je ne peux pas croire qu'on n'aurait pas pu essayer d'en penser un peu la forme...
Le conflit actuel, comme tous les grands élans sociaux que l'histoire a connus, donne l'occasion à quelques publications, quelques chansons, aussi, de voir le jour et de devenir non seulement la courroie de transmission d'un certain savoir, mais aussi le cœur d'une réflexion sur la forme, la manière.
Partir le feu
Il y a quelques semaines, une amie m'a tendu un petit fascicule. 8 ½ X 11 plié dans le sens de la hauteur, joli graphisme, du rouge en quatrième avec des noms, ceux des auteurs. Dedans, des textes très forts, pertinents et bien ficelés. Ça s'appelle Fermaille et ç'a été fondé par cinq étudiants en création littéraire de l'UQAM.
L'idée de Fermaille est née alors que des ouïes dires de déclenchement de grève arrivaient aux oreilles des étudiants. Pour Zéa Beaulieu-April, Jean-Philippe Chabot, Tristan Coutu, Julien Lavoie et Philippe Richard, il s'agissait de participer au mouvement et de produire du texte qui enflammerait les troupes; du papier pour partir le feu.
La montagne rouge, une université populaire spécialisée en arts visuels et en arts graphiques, s'est jointe au projet pour en assurer la qualité graphique.
Pour la bande de jeunes grévistes, il s'agissait de s'inspirer de la plupart des grands mouvements sociaux et populaires de l'Histoire, à la manière de mai 68, par exemple, et de fournir la grève en production visuelle : des affiches, une facture graphique et visuelle, et une banque d'images libres de droits.
Fermaille est tiré à 1250 exemplaires, tous produits à la main par la bande de fondateurs/rédacteurs. Le dimanche, on pose la fermaille, on broche à la main et le lundi, on lance.
Six numéros sont parus depuis le début du conflit. Un par semaine.
Lundi dernier, j'ai assisté au lancement du numéro VI et j'ai été ému par la fougue et la détermination de ces jeunes auteurs, même s'ils sont de plus en plus visiblement épuisés par le rythme qu'ils se sont eux-mêmes imposé.
Fermaille a pris de l'ampleur et demande une énergie folle à produire, mais ses créateurs voient le succès comme une réponse enthousiaste à un manque réel : les espaces de parole sont rares, malgré la logorrhée ambiante des opiniateurs de tous acabits.
Selon Julien Lavoie et Tristan Coutu, que j'ai rencontrés vendredi dernier dans un bar de la rue Ontario, l'aventure Fermaille dépasse l'accomplissement personnel. Peu importe la fatigue et le fait qu'ils doivent aussi continuer de travailler pour payer leurs études - et/ou leur grève -, ils veulent publier chaque semaine jusqu'à la fin de la grève, puis de manière mensuelle ensuite.
Fermaille est né, bien né, et survivra au contexte de sa naissance. « Il faut dépasser le cadre étudiant - la question actuelle ne concerne pas que le 1625$ par session! Il s'agit de s'accorder un plan d'avenir. Depuis que nous sommes nés, il ne se passe rien! On veut que les choses se passent. »
Reste aujourd'hui à créer un deuxième souffle, à amorcer une seconde déferlante. L'équipe veut créer des tangentes, ne pas ressasser les mêmes sujets. Dans cet effort de renouvellement et dans la vision qu'ils ont de l'importance du mariage entre la forme et le message dans notre monde, ils ne rechignent surtout pas à accueillir des plumes de non étudiants, des textes d'auteurs établis qui se joignent au mouvement, à la réflexion.
Parce que Fermaille, c'est le centre d'un mouvement qui, parce ses créateurs ont une vision qui dépasse la réalité quotidienne, pourrait faire date, faire époque.
Comme l'illumination d'une génération consciente de son gavage au « je », Fermaille crée un « nous » qui en fait naître un autre, plus grand encore...
La grève est un espace de gestation créatrice
Un ventre à ensemencer.
Soyez le mouvement, écrivez-nous.

Tous les textes sont disponibles à http://fermaille.com/ !