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Ouf

Michel Vézina

Michel Vézina

Publié le 7 Février 2012
Montréal Express
Publié le 7 Février 2012

Perdu le compte des jours et des nuits depuis une semaine : qu'est-ce que la lumière du jour quand la vie d'étire et se bouscule, se joue et se déjoue sous vos yeux.

Sujets :
Port-au-Prince , Gonaïves , Haïti

Port-au-Prince exhale ses odeurs, fuse ses couleurs tant sous le soleil que sous les phares des voitures qui klaxonnent sans cesse. Une ville si grande presque sans artères principales, sans feux de circulation, qui roule de toute part toujours, sans nom de rue ni panneau indicatif.

Comment parler de cette ville : ses cicatrices ne ressemblent pas aux traces d’une destruction, la vie y bat sans cesse, on y achète et y vend tout ce qu’on peu. En parlant de reconstruction, on sous-entend une démolition, or si du béton s’est effrité, l’âme ne la ville ne s’est jamais même craquelée.

Pays d’import/export, pays qui produit si peu : la seule chose exportable est sa culture, son art, ses œuvres. Pour le moment. Tout le monde le dit : des livres et des tableaux, des sculptures et des musiques. Sauf qu’entre le jour et la nuit, entre la poussière et le soleil, les cris et les chants, entre plus pauvres et plus riches, si grands ces écarts qu’ils pourraient presque tout faire oublier, ne plus rien comprendre entre les efforts des uns et ceux des autres. Entre les erreurs et les succès.

Dans cette agglomération de 2 000 000 de population qui produit et a produit tant de grands écrivains, trois ou quatre librairies, à peine.

Aux Gonaïves, 350 000 personnes et aucune librairie, même pas de bibliothèque municipale depuis un cyclone dont je ne me souviens plus du nom, peut-être Jeanne.

Ici, pas d’État, chers amis de cette droite qui disent qu’il faut éliminer le nôtre : venez voir comme c’est beau, cette richesse dont vous dites qu’elle en créera plus encore pour nous rendre tous riches, venez voir. Venez voir aussi ce mur qui s’épaissit entre les classes au fur et à mesure qu’elle se fait, la richesse.

Ici, pas de service public de santé, pas d’éducation nationale, ici pas d’État digne de ce que nous envisageons. Ce pays ressemble à un laboratoire international : retirons l’État, réduisons tout au privé et voyons ce que ça donne.

Ici les gens dans la rue travaillent du matin jusqu’au soir en stratifiant les divisions du travail. Ils transportent leur eau potable, leur nourriture, essayent de vendre deux ou trois trucs pour espérer finir la journée en se permettant peut-être un repas.

Ici ceux qui veulent l’eau courante, l’électricité, des égouts, paient au moins 800$ par mois pour un logement. Un ami qui a tout perdu le 12 janvier 2010, quand sa maison s’est écroulée, me disait que son logement lui coûte aujourd’hui 2000$ par mois.

Qui parle de reconstruction? Qui en voit les effets? L’argent des pays étrangers, ou bien retourne dans les pays étrangers via les salaires de leurs représentants, ou bien sert à l’élaboration d’une économie de l’humanitaire. Une nouvelle richesse logée, nourrie et avec chauffeurs qui fait s’ouvrir des restaurants, des boîtes de nuit dont personne ici ne pourra jamais se permettre de profiter une fois la manne des ONG passée.

La pseudo reconstruction d’Haïti, c’est la création d’une économie de la condescendance.

La poussière

Perdu le compte des jours et des nuits depuis mardi dernier.

Rencontré des étudiants par centaines, tables rondes où toute la question de l’identité, de la langue, de l’équité, de l’accessibilité à la lecture, des tables rondes sur la francophonie où le Sud et le Nord ont essayé de comprendre 400 ans d’histoire, 400 ans de négritude, mais sans nommer la vraie tare : la répartition des richesses.

Souvenons-nous donc, quelquefois, que nous sommes à une génération près d’être encore des nègres blancs d’Amérique.

Les « bandes à pied »

Ils se déplacent la nuit, en préparation au Kanaval. Des musiciens devant et des danseurs derrière. Ils sont 100, 200, on ne sait plus compter. Dans la ville noire, où plus aucune autre source d’éclairage ne vient rompre la nuit que celle des voitures et des maisons privées, ils arrivent comme des monstres, chantant et hurlant, ramassant les passants qui veulent bien se joindre et marchent, marchent, dans la nuit.

Je raterai le Kanaval. Dommage. J’aurais bien aimé me transformer en monstre, moi aussi.

Le festival Étonnants Voyageurs est terminé. La plupart des Français ont repris l’avion hier (lundi). Les Québécois rentrent au pays aujourd’hui, mais moi, je reste, mais pas à cet hôtel. Je vais chez des amis, une semaine de plus pour mettre mon nez dans cette ville, rencontrer les artistes de la Grande Rue, qui récupèrent et qui sculptent avec les objets des décombres.

Je vous en parle la semaine prochaine.

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