Pierrette commence par une gorgée de jus. Ça lui rappelle toujours son enfance lointaine quand, à Noël, elle et ses frères et sœurs se partageaient un plein sac d’oranges.
En se limitant à une seule par jour, Pierrette pouvait se rendre jusqu’au jour de l’An.
C’était la crise. La vraie. La grande. Celle de 1929.
Joséphine raconte à Pierrette que chez elle, d’où elle vient, les oranges poussent dans les arbres. Pierrette rêve d’arbres avec des oranges en décembre.
Lorsqu’elle pense à son enfance, Pierrette se souvient toujours de la guerre. De ses frères qui ont pris le bois et du plus jeune qui s’est fait attraper par la police et qui a dû partir de l’autre côté, dans les vieux pays.
Après des mois d’attente en Angleterre, Émile est monté dans une barge et a fait vingt mètres sur la plage de Caen avant d’être blessé par une grenade ennemie. On l’a ramené en Angleterre où il a passé quatre mois à l’hôpital, avant de revenir au pays en bateau. Il a passé deux autres mois dans un hôpital de Moncton, puis est enfin revenu à la maison, trois semaines après ses frères sortis du bois, avec une jambe en moins.
Dans la famille de Joséphine, personne n’a connu la guerre. Juste la dictature. Quand Joséphine était toute petite, sa mère a décidé de lui faire quitter leur pays. Elle l’a envoyée chez des amis de la famille, à Montréal, où elle est devenue bonne à tout faire. Une restavec.
Elle n’a plus jamais revu sa mère, ni son père, ni ses frères. Elle a su des années plus tard qu’ils avaient probablement été tués par des Tontons Macoutes.
Pierrette avale une gorgée de thé et se souvient de ces années où, tous les matins, il lui fallait casser la glace dans la bassine de la cuisine pour se laver un peu, le temps que le poêle chauffe un peu et qu’elle puisse faire cuire les crêpes. Il faisait froid, mais les crêpes étaient chaudes.
Pierrette s’est mariée. Pas Joséphine. C’est un comptable qui a sorti Pierrette de la misère. Il lui a fait sept beaux enfants en neuf ans, avant de mourir trop vite, trop brusquement. Le plus jeune avait à peine un an quand la misère est revenue s’installer dans la maison.
Avant d’être admise au sanatorium pour soigner sa tuberculose, Pierrette a pris bien soin de placer ses enfants, chez ses frères et sœurs, ici et ailleurs : quatre ans de convalescence. Les enfants ont tous été bien traités. Pendant ces années, ils n’ont manqué de rien.
Pierrette mastique une autre bouchée de crêpe caoutchouteuse. Ça manque de beurre. Malgré toute la pauvreté, Pierrette n’avait jamais manqué de beurre avant de se retrouver ici.
Joséphine ajuste le coussin derrière le dos de Pierrette et lui retire son plateau.
- Mes enfants viennent me chercher aujourd’hui…
- Oui madame Lévesque, oui, oui.
- Y vont m’amener du cipaille pis des pâtés à viande pis du gâteau aux fruits aussi…
- Oui. Oui.
Pierrette dépose sa tête et somnole un peu en rêvant de ses enfants.
En finissant son quart de travail, Joséphine vient embrasser Pierrette. Elle replace le coussin, lui propose de se remettre au lit, mais Pierrette attend sa famille qui devrait bientôt arriver…
En quittant le centre de soin de longue durée, Joséphine élabore un plan.
Elle rentre chez elle et se met à cuisiner. Bananes pesées et ragoût de cabris, poulet en sauce et surtout, son fameux riz haïtien, celui qu’elle a appris à faire à force de répondre aux ordres de sa belle-mère pour qui elle a été bonne à tout faire, restavek, jusqu’à sa majorité. Depuis, elle n’a plus personne, plus de famille. Joséphine est seule.
Joséphine s’habille, elle met sa plus belle robe, se pare pour Noël.
Elle appelle un taxi. Le chauffeur reconnaît les odeurs et essaie de la convaincre de partager avec lui. Joséphine refuse en disant : « Non, se pou ou menm, se pou manman m', nan lopital ». Lorsqu’elle entre, Pierrette est assise tout de travers dans son fauteuil. Ses fesses ont glissé vers le bas et personne n’est venu la relever.
Joséphine la redresse et installe sa petite table devant elle. Elle place les plats et fait manger Pierrette en lui chantant doucement des chansons de Noël en créole.
Pierrette est heureuse. Elle dit que jamais elle n’a mangé un aussi bon cipaille, une tourtière aussi succulente, des pâtés à la viande aussi goûteux.
Quand la préposée de nuit arrive, elle engueule Joséphine, exige qu’elle parte et jette la nourriture à la poubelle en hurlant que ça n’a pas d’allure de faire manger tout ça à une si vieille dame.
Elle replace brusquement Pierrette dans son lit, éteint la lumière et promet à Joséphine qu’elle lui fera un grief dès le lendemain matin.
Joséphine rentre chez elle à pied. Elle retire ses beaux vêtements, se couche, et pleure jusqu’au lendemain matin.
Elle remet son uniforme et reprend son quart de travail.
Elle emmène le petit-déjeuner à Pierrette en retenant ses larmes.
Joyeux Noël.
