Nous avions planté nos tentes dans un camping un peu à l’ouest de Gaspé. Début de soirée smooth, cool, relax, à boire une tite frette et à en fumer un en attendant d’aller rejoindre la masse grouillante des fêtards. Nous avons vu passer, sur la 132 toute proche, une bonne centaine de grosses motos. Des Hells. Impressionnant. Intimidant.
Nous sommes quand même sortis. C’était vraiment le bordel dans Gaspé. Trop de monde partout et, après une semaine en canot, c’était trop pour nous. On est rentré au camping assez tôt, genre minuit, pour continuer de prendre ça tranquillement.
Le lendemain matin, la nouvelle s’était mise à circuler aussi vite que si Twitter et Facebook avaient déjà été inventés : en plein parking du bar, où nous avions bu quelques bières la veille, des Hells s’étaient mis en cercle, vers 2h du matin, et avaient attrapé une jeune femme qu’ils avaient lancée au centre du cercle.
Puis, chacun leur tour, ils l’avaient violée.
Personne n’était intervenu. Personne.
Même pas la police.
Nous nous sommes demandé, Denis, Jean, Jacques et moi, comment nous aurions réagi si nous avions encore été là.
Difficile à dire. Mais je pense que je serais mort si j’avais encore été sur place à 2h du matin.
Je sais que je n’aurais jamais pu continuer à vivre avec la honte de ne pas être intervenu.
Intervenir
Une adolescente se suicide, puis la bien-pensance fleurit, telle la mycose sur les replis masqués de la virtualité de notre monde mou, allant jusqu’à menacer de mort une autre jeune fille, une autre adolescente.
Pas mal hot…
L’intimidation ne date pas d’hier et se présente sous de nombreux visages. Elle est malheureusement inévitable, elle fait partie de la méchanceté de l’humain, de son besoin irrépressible de toujours se sentir le meilleur, d’essayer d’être le plus cool, le plus, le plus, le plus. Un ou deux crétins s’amusent aux dépens d’un ou une, la majorité des autres laissent faire, se disent que ça devrait s’arrêter tout seul, qu’il ne faut pas s’en occuper.
Bullshit! Il faut apprendre à intervenir.
Le gros
Dans la cour de l’école primaire où j’allais, les actes d’intimidation n’étaient pas rares, mais ne duraient jamais bien longtemps.
Il y avait toujours quelqu’un pour venir s’interposer. D’autres enfants, seuls ou en gang, des adultes.
Personnellement, je me suis vite débarrassé de ceux qui me faisaient chier en me traitant de gros fif parce que j’avais de bonnes notes et que les profs m’aimaient bien : j’en ai provoqué un, le plus vieux et le plus fort. Et j’en ai mangé une crisse! Sauf que ça a aussi fait en sorte que ce sont ses amis qui sont venus l’arrêter.
Après, plus personne ne me traitait de grosse tapette.
J’étais chanceux, j’étais gros et fort. Et j’ai ensuite profité de ma grosseur et de ma force pour m’interposer dans d’autres cas d’intimidation.
Je le fais encore aujourd’hui. La dernière fois, c’était à Québec en avril 2010. Lire le dernier paragraphe de cette chronique : http://bit.ly/uXF6I9.
Oui, je me vante. Oui, je me porte en exemple. Parce que je pense qu’il serait temps, dans ce monde de chatons châtrés, dans ce pays de bien-pensants sans colonne vertébrale, que l’on se mette à apprendre aux femmes et aux hommes une certaine vision de l’honneur.
Et qu’on intervienne au lieu de regarder le train passer en toute impassibilité et moumounerie, en faisant semblant que ça ne nous concerne pas. Qu’il faut parler, faire comprendre, aider, communiquer, psychologiser, gnagna.
Votre voisin bûche sa femme trois fois par semaine, mais c’est pas de vos affaires! Agheu, agheu… Ça va passer! Mais le jour où le camion de la morgue se pointe, c’est de la faute du système qui ne s’en est pas préoccupé.
Bullshit!
Dans le cas de la petite Marjorie Raymond comme dans tous les autres, c’est à chacun de nous de se demander ce que nous aurions fait pour empêcher qu’elle en arrive là.
Et le faire! Pas juste le dire et le brailler bien encabané dans le confort de notre indifférence.
Pas juste en accusant une autre ado!
