Les justifications sont toutes bonnes : plus aucune vérité ne tient. Les opinions s’expriment comme une saveur du jour, une mode. Des gosses poussent à la patente en trois jours, plus vite que l’information elle-même, et Pierre Moreau, à Tout le monde en parle, défend une position de son chef deux jours après que le chef ait changé d’idée : à trop en entendre, on ne veut plus rien dire. Cent quarante caractères à la fois, go!
Printemps arabe et islamisme, occident menteur et banques rieuses : nos dirigeants rient, rient, rient! Je lis qu’il faut réapprendre à rêver et j’ai envie de drogues dures pour ne plus rien voir, ne plus rien entendre. À moins peut-être d’un Alfred Jarry ressuscité qui nous ferait rire sans nous bander les yeux, sans nous mettre les doigts dans les oreilles en nous faisant criant LALALALALA!
Ou alors du réalisme d’un George Carlin revenu du pays des morts. Tenez, ça fait du bien par où ça passe, je vous le dis : http://www.youtube.com/watch?v=ob3Xmu1hMMo&feature=share
Le pessimisme me permet de rêver de mieux et m’empêche de m’enfoncer la tête dans le sable. La société du spectacle propose du rêve depuis presque cent ans (les années folles, by the way), et les vendeurs de dope, les brasseurs, viticulteurs et autres distillateurs font pareil. Ça aide? Des fois oui. D’autres non. Il n’y a ni recette ni manière.
Surtout quand nous n’avons besoin de rien : or comme nous avons tout, c’est peut-être de moins qu’il nous faudrait!
La nature de l’Homme
Quelle est la nature de l’Homme avec un grand H? Sommes-nous naturellement enclins à nous entraider? Ou sommes-nous au contraire des loups les uns pour les autres? La philosophie s’occupe de démêler ces deux hypothèses depuis le 17e siècle, et la réalité du 21e contribue à fournir moult arguments aux uns comme aux autres. Nous sommes, oui, capables du meilleur et du pire.
J’aime cette pensée qui suppose l’absence de nature humaine profonde. Essentiellement, peut-être ne sommes-nous rien? Peut-être ne sommes-nous ce que nous apprenons, liés inexorablement à l’environnement qui nous voit naître et grandir. À l’éducation? À notre rapport à l’art? À nos manières d’imiter nos contemporains?
Il y a raison d’être pessimiste.
Il y a d’un côté ceux qui veulent notre bien, et de l’autre ceux qui l’ont. Près de 450 personnes vivent aujourd’hui sur La Place du peuple, en face d’une Bourse qui ne ralentit même pas d’un demi-point.
Je n’y suis pas encore allé. J’attends qu’il fasse vraiment mauvais. Je ne risque alors d’y rencontrer aucun poseur.
Rêver
Sur les réseaux sociaux, Jean Barbe invite les gens à cesser d’être pessimistes et à commencer à rêver. D’accord. Sauf que pour rêver, il faut dormir… Ne serait-il pas plutôt temps de se réveiller.
J’ai lu ça dernièrement, c’est le personnage d’un roman qui n’est pas encore paru qui dit : « Je ne suis ni critique ni romancière – je n'en suis encore qu'au stade du rêve – et je crains de n'être qu'un jouet entre leurs mains. Mais peut-être que j'en jouis, d'être ce jouet… »
Et nous, jouissons-nous d’être un jouet entre leurs mains?
L’horreur
Cette image, en Chine, de cette enfant écrasée par une camionnette et que personne ne secoure : nous en avons été indignés et émus, oui. Nous avons blâmé notre époque d’égocentrisme, d’insensibilité, de violence et de je-m’en-foutisme.
Mais n’en a-t-il pas toujours été ainsi?
Combien d’enfants déportés pendant la Deuxième Guerre mondiale? Combien d’enfants soldats, violés, déshumanisés, en Afrique, encore aujourd’hui? Combien d’enfants orphelins ou amérindiens, abusés, ici, sous nos yeux, pendant des décennies. Combien de jouets sexuels vivants offerts un peu partout dans le monde, sous nos yeux, dans des hôtels où nous allons nous prélasser, à Cuba, par exemple?
C’était il y a quatre ou cinq ans. J’étais, avec des amis, dans un tout compris rempli de Québécois. Il y en avait un, très grand, très chauve et avec une grosse moustache. Il s’appelait Mario. Un colon, un vrai. Nous l’avions remarqué dès notre arrivée, un peu honteux de savoir que nous venions du même pays que lui. Il parlait fort. Il avait l’air épais.
La veille du Jour de l’an, Mario a loué les services de trois petites filles. Entre 10 et 14 ans. Leur mère était avec elles. Devant tout le monde, dans la cafétéria de l’hôtel, Mario jouait sous les jupes des petites.
Nous avions décidé de lui faire sa fête, au Mario. Discrètement, le lendemain.
Mais il avait disparu. Il était revenu au Québec, chez lui, tranquille et repu.
Combien d’entre nous étaient passés près de sa table, la veille, sans ne rien dire, sans ne rien faire?
Le pire, c’est que si on lui avait pété sa sale gueule de pédophile pervers, c’est nous qui aurions été jetés en prison.
Combien d’entre vous, voyant un vieillard dans une entrée, sans savoir s’il est mort ou s’il dort, passez sans même un regard?
Ah c’est vrai, c’est pas pareil, lui, c’est un clochard…
