Je me sens comme un cultivateur au printemps lorsqu’il enlève les cailloux de son labour : t’as beau passer et repasser, il en reste toujours, et des vraiment grosses, des lourdes et des bien ancrées. Le pire, c’est qu’il y en a toujours. Tu pourrais repasser mil cinq cent vingt-deux fois, tu en trouverais toujours de nouvelles. Comme si elles poussaient, comme si elles se reproduisaient.
Je me sens comme un agriculteur/écrivain. J’enlève des cailloux. Sauf que l’agriculteur, lui, il sait quand s’arrêter. Un moment donné, faut semer, pas le choix!
Je me sens aussi comme un cuisinier. Vient un moment donné où il y a trop de plats sur le feu. Faut faire gaffe que la sueur se mêle pas à la sauce! Heureusement qu’il a sa toque pour la retenir. La sueur.
L’écrivain, lui, c’est un chapitre par ci, un chapitre par là. Il faut aussi allier les goûts, les arômes et les fumets, et faut que tout soit chaud en même temps, sinon l’édifice qu’est le repas (ou le roman) pourrait s’écrouler.
Rue Berquin libre : vive les Berquinabés
Hier, nous avons fait cuire des sardines, des saucisses et de la ventrèche sur le bord de l’Estey. Les sardines étaient froides quand nous avons commencé à manger. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à mon roman, dont certains chapitres s’avèrent un peu indigestes. Sauf que les sardines froides, avec un peu d’huile et des échalotes, c’est pas mauvais. Un roman, on a beau le tremper dans l’huile à moteur, ça peut crapahuter mal sale si certains chapitres ne marchent pas avec le reste.
Reste le sel, bien sûr, qui pourrait sauver certaines sauces, certains liants. Mais bon… ça bouche aussi les artères.
Je deviens fou et la vie est belle. J’ai cinquante ans et j’arrive encore à écraser des petits jeunes au jeu de la fête. Après les sardines, la saucisse et la ventrêche (vous vous souvenez de ce boucher dont je vous ai parlé, il y a quelques semaines, c’est lui qui m’a préparé tout ça, sauf les sardines), on a continué de boire. On est dans les Premières côtes de Bordeaux, quand même! Faisait beau, pas trop chaud, on était bien, sur la rue Berquin, future rue libre. Oui, les amis préparent un joli coup : une déclaration de liberté de leur rue. Il y aurait même un drapeau, en cours de fabrication, noir avec un coin-coin jaune dessus, et qui devrait être prêt pour quand les touristes commenceront à affluer.
J’ai l’air de rigoler, comme ça, mais n’empêche, c’est en plein ce de quoi traite Zones 5, ce roman que je tarde à clore. Vous connaissez Libertalia? Ce fut un projet au XVIe siècle, une utopie relatée dans Histoire générale des plus fameux pirates, du capitaine Charles Johnson (probablement un pseudonyme de Daniel Defoe, l’auteur de Robinson Crusoë). Libertalia aurait été fondée sous Louis XIV par Olivier Misson, ex-officier de la marine française et devenu pirate, et un prêtre défroqué italien, Carracioli, un moine apparemment assez mystique. Leur rêve : fonder une société idéale dont ils auraient imaginé les bases à partir d’Utopia, de Thomas More.
Bref, tout ça pour dire que les rêves de liberté ne datent pas d’hier. Entre Libertalia et la rue Berquin, outre quelques siècles qui les séparent, ces deux projets relèvent de la même volonté, du même rêve. La liberté, l’égalité. Et ceux qui les empêchent, qu’ils soient rois ou chefs d’État, continuent de le faire avec de plus en plus de célérité et d’efficacité.
Hier, donc, sur la future rue libre Berquin, nous avions l’air d’une belle bande de pirates. Nous enfumions les passants de notre feu de sarments. Verre à la main, le rire et la blague se portaient fort, et le tabac qui fait rire nous faisait les joues roses. Il y avait même une contrepèterie qui tournait sans cesse, chaque fois que nous évoquions l’un ou l’autre de nos politiciens (étonnant, d’ailleurs, à quel point les gens d’ici pensent la même chose des leurs que nous des nôtres) : tous des pisses de futes!
Allez! Je retourne à mon roman, ça vaut mieux…

