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Chronique de temps difficiles

La relève

La relève

Publié le 4 Mai 2010
Publié le 3 Mai 2010
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Normalement, je démarre toujours l’écriture de ce texte en sachant – à peu près – où je m’en vais. Aujourd’hui, rien. Le néant. Le vide. Depuis quelques années que je travaille sur une idée de roman, je frappe mon nœud. Je vous en ai déjà parlé, peut-être. Peut-être que non, non plus. Je ne sais plus. Or ce roman, je peine à le terminer.

Sujets :
Bordeaux , France , Langoiran

Au moment où vous lisez ces lignes, je suis probablement assis dans un avion, en route vers Bordeaux, où on m’accueille vendredi prochain pour m’entendre lire des extraits de ce que j’écris. Ou plutôt de ce que j’ai écrit. D’ailleurs, je vous écrirai de France ces trois prochaines semaines. D’abord de Langoiran, près de Bordeaux, d’où je parlerai certainement de vin, de Garonne et de cinquantaine. Ceux qui me connaissent savent ce qui m’y arrivera, lundi prochain… La semaine suivante, je serai sur Paris d’où je vous parlerai probablement de printemps, de terrasses, de balades et de vieux amis. Et ensuite, avant de rentrer, je serai à Saint-Malo pour reprendre Étonnants voyageurs, qui devait se tenir à Port-au-Prince, du 13 au 17 janvier dernier, et qui a du être annulé pour cause de tremblement de terre.

 

Chronique difficile, oui. Mais pourquoi? Terminer un roman relève de la pire des incertitudes. Plongé dans cette histoire qui me tracasse depuis des années, il m’est difficile d’en raconter d’autres, presque impossible de penser à autre chose.

 

Chaque écrivain a ses méthodes, ses manières et ses façons de faire. Heureux ceux qui peuvent se permettre de ne faire que ça. Heureux ceux qui vendent assez de copies pour ne pas avoir à se disperser, à développer en eux la capacité de se multiplier.

 

Ces jours-ci, je suis incapable de faire deux choses à la fois. La preuve : cette chronique où je ne dis rien, ce texte qui ne mène à rien parce que j’ai en tête des univers qui ne regardent encore que moi, des personnages que vous n’allez rencontrer qu’en août et qui se bousculent dans mon esprit alors que je voudrais vous parler de réel.

 

J’aimerais vous parler de meurtres familiaux à Laval, de bombes artisanales à Manhattan, de marée noire en Louisiane, de contamination d’écosystème, de reconstruction en Haïti, de politique budgétaire en Grèce, j’aimerais vous parler de la manifestation pour dénoncer le dernier budget Charest, j’aurais envie de vous parler du 1er mai et de ses origines. Pourquoi célébrer une date sans savoir pourquoi ? Samedi dernier, nous aurions dû pleurer les descendants des grévistes de Chicago, assassinés par la police le 1er mai 1886. C’est pour ne pas oublier ça, que le 1er mai a été décrété « jour des travailleurs ».

 

Le roman prend des allures de psychose dans la vie de l’écrivain.

 

Je voudrais aussi vous parler de mon livre, mais je ne peux même pas. Je n’ai pas de consignes, non, mais je ne sais absolument pas quoi en dire. Le roman est un drôle d’animal. On veut quelque chose. On a une idée, une histoire à raconter, des personnages. Puis tout cela prend forme et on s’y met. On enligne des phrases, des pages, sans trop savoir si on y arrivera. Et viens un moment où on sent qu’on le tient, où on sent que ça y est. Sauf que c’est à ce moment-là que tout paraît aussi s’écrouler, que tout devient d’une fragilité déconcertante. D’autres idées s’ajoutent qui donnent envie de revenir en arrière et de modifier ceci ou cela, et on s’y risque. Puis tout s’emmêle et on ne sait plus. On ne sait plus rien. Il n’y a plus rien. Que des taches sur un écran… C’est comme si le monde s’arrêtait de tourner et qu’il ne restait que cette histoire que l’écrivain invente, ce roman en devenir.

 

Chaque fois que je suis en train de terminer un roman, les mêmes inquiétudes, les mêmes angoisses, le même paradoxe. Hemingway disait que nous avons un nombre fini de romans à écrire. Je pense que la plus grande qualité de l’écrivain est de savoir quand ce nombre est atteint. Et de savoir s’arrêter. Ce moment sera d’une cruauté innommable, ou une extase sublime.

 

Suis-je encore un écrivain? Ce roman sur lequel je travaille est-il mon dernier. Mon nombre de romans est-il atteint? Je me relis et je n’ai plus envie d’écrire. Parce que non seulement je ne vous dis rien, mais je vous le dis mal.

 

Vins et Garonne la semaine prochaine. Ce sera mieux. Nettement mieux.

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