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Depuis plusieurs semaines – je vous en ai glissé un mot, récemment – je suis plongé dans un bouquin écrit au début du XVIIIe siècle et qui résonne encore aujourd’hui, non seulement dans le contexte particulier de la catastrophe haïtienne ou dans celui des Antilles en général, mais dans celui de l’histoire du développement de l’Occident ces quatre derniers siècles.

Je suis entré dans ce livre en le connaissant un peu. Depuis quelques années déjà (merci à Yannick Renaud des Herbes Rouges qui m’a mis sur la piste de Gilles Lapouge), je poursuis à des fins romanesques, une recherche sur l’histoire de la piraterie. Or la plupart des ouvrages ou des sites que j’ai pu consulter sur le sujet, tirent plusieurs de leurs sources dans ce Voyage aux Îles, Chronique aventureuse des Caraïbes, par le père Jean-Baptiste Labat. Extraits, renvois, mises en contextes, la plupart des historiens intéressés par la période tirent une partie de leurs sources des mémoires de Labat.

Pour accompagner ce séjour aux Antilles dont je vous ai parlé récemment, ce livre me semblait tout particulièrement indiqué, surtout que Michel Le Bris, le fondateur d’Étonnants Voyageurs, ce festival auquel je devais participer à Port-au-Prince en janvier dernier, est aussi l’homme qui a établi et présenté l’édition que j’ai en main (Phébus Libretto).

En 1693, le père Labat est nommé missionnaire aux Antilles. Il part s’installer en Martinique, au service de son ordre religieux, et par le fait même à celui de Louis XIV. Il y passera une douzaine d’années, à évangéliser et à baptiser, bien entendu, mais aussi à prendre des notes sur tout : les esclaves et les traitements qu’on leur fait ou ne leur fait pas, les Indiens Caribes et leurs us, la botanique, la faune, et aussi les diverses formes par lesquelles les colons s’intégraient à ce nouveau monde. Outre toutes ces tâches, il participera à la colonisation des Îles, avec les militaires et les commerçants (n’oublions pas que nous sommes au cœur de l’âge d’or, non seulement du commerce triangulaire, mais de la flibuste et de la piraterie). En effet, les différents groupes sociaux ne formaient pas autant de sociétés distinctes et isolées, mais un maelstrom social, économique et politique où, quand par exemple vient le temps de se liguer et repousser les attaques de l’ennemi anglais ou espagnol, tous mettaient l’épaule à la roue, esclaves, militaires, civils, ecclésiastiques, marrons, forbans et boucaniers.

Parce que tous y étaient pour les mêmes raisons : le commerce. Les pays d’Europe se disputaient les Amériques, ses ressources, et surtout son énorme potentiel sur le marché des esclaves. Ne l’oublions pas, les Antilles sont d’abord et avant tout, pour toutes les couronnes d’Europe, ni plus ni moins qu’un énorme entrepôt à ciel ouvert : on y entasse la marchandise humaine en vue de son exportation aux États-Unis.

Rien ne change

Nous sommes en 2010 et presque rien ne change. Les pays ont beau dire, discours humanitaire ou non – et on en a un bel exemple avec nos chers orthopédistes... –, les seules raisons qui motivent l’aide gouvernementale, quelle qu’elle soit, restent et resteront commerciales. On a beau prétendre vouloir reconstruire ce pays en se bombant le torse de nos meilleures intentions, il devra un jour y avoir rétribution, en espèce sonnante ou en nature, c’est selon : ça ne dépendra que du "pimp".

Haïti est vide. Et croyez-moi, ce ne sont pas que les cataclysmes naturels ou le diable qui ont vidé le pays : que je sache, les cyclones n’arrachent pas le minerai du sol et le diable ne se nourrit ni de forêts, ni de riz…

Haïti n’avait déjà plus d’économie avant le séisme et, à moins qu’on ne lui en invente une de toutes pièces, le pays n’aura rien de plus à vendre (sauf son savoir, sa culture et ses œuvres) quand tout sera reconstruit. Que se passera-t-il alors? Sais pas. Tout ce que je sais, c’est que la logique qui prévaudra sera fort probablement la même qu’au XVIIIe siècle, une logique plus proche de celle de Pauline Marois – lorsqu’elle propose de dégraisser l’appareil gouvernemental – que de celle de Marc Laviolette du SPQ libre – lorsqu’il propose qu’on se mette à répartir la richesse de manière équitable, qu’on colmate les fuites fiscales, qu’on règle la question des travaux publics et, qu’enfin, on fasse payer aux multinationales le prix de nos ressources.

Mot de la fin

Je finis en citant Jacques Roumain, écrivain et chroniqueur haïtien mort en 1944. Il termine ainsi son sublime Sale nègre, écrit en 1937 et dont le souhait ne semble pas encore prêt de se réaliser…

Et nous voici debout / tous les damnés de la terre / tous les justiciers / marchant à l'assaut de vos casernes / et vos banques / comme une forêt de torches funèbres / pour en finir / une / fois / pour / toutes / avec ce monde / de nègres / de niggers / de sales nègres.

Lieux géographiques: Antilles, Piste de Gilles Lapouge, Port-au-Prince Europe Martinique Haïti Amériques États-Unis

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